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Tom
Hill
Photo: V.Tony Hauser

Be
It So, It Remains in Our Minds 1996

Tom Hill au
Pavillon des Indiens du Canada de lExpo 67

Tom Hill recevant
des ceintures wampums lors de la Cérémonie
de rapatriement, en compagnie de Sadie Buck (1989)

Tom Hill avec
le chef Dan George (1979)

Tom Hill avec
le sculpteur Bill Reid (1980)

Allegory
to MGM 1973
Photo : Lawrence Cook
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«
Mes traditions philosophiques iroquoiennes m'aident
à m'interroger pour trouver l'équilibre.
[
] Mon expérience de conservateur pose
constamment des questions sur le monde réel
afin d'apporter les ajustements nécessaires
à cette pratique qui est mienne et qui se
situe entre les préoccupations d'ordre local
et international. Ce constant mouvement de recherche
d'équilibre constitue sans doute l'objectif
même1. »
- Tom Hill
Le « maintien de l'équilibre
» pendant des décennies de tension
politique, depuis le début la carrière
remarquable de Tom Hill au début
des années soixante-dix, a représenté
une tâche redoutable faisant appel tant à
ses grandes aptitudes artistiques et intellectuelles
qu'à sa sensibilité, son tact et sa
diplomatie. Lors des tentatives d'établissement
d'un nouvel ordre postcolonial qui ont marqué
cette époque, les peuples autochtones ont
insisté sur le lien étroit associant
souveraineté et renouveau culturel. Si les
artistes et les travailleurs culturels autochtones
ont exercé des rôles prépondérants
au Canada, Tom Hill, par sa carrière multidisciplinaire,
se démarque parmi ceux de son étonnante
génération. Bâtisseur de ponts
par excellence, il a parfaitement intégré
ses tâches d'artiste créateur, de conservateur,
d'historien de l'art, de cinéaste, d'administrateur,
de consultant, de décideur, de potier et
d'acteur. Faisant preuve d'une vision claire et
d'une grande persévérance, il a cherché
à créer de nouveaux types d'espaces
culturels où peuvent se guérir les
blessures du colonialisme et se concrétiser
l'énergie créatrice des artistes et
des intellectuels autochtones. Un même engagement
l'a aussi poussé à chercher un terrain
d'entente où autochtones et non-autochtones
pourraient collaborer à des projets d'intérêt
commun. Nous avons donc à l'égard
de Tom Hill une énorme dette pour tous les
progrès de la décolonisation dans
le monde des arts, depuis la création d'un
environnement culturel soutenant les artistes autochtones
contemporains jusqu'à la formulation de nouvelles
histoires de l'art, de discours critiques, de pratiques
de conservation, de mandats institutionnels et de
politiques gouvernementales de financement.
Né en 1943 à Oshweken,
en Ontario, Tom Hill a été élevé
dans la Réserve indienne des Six Nations,
à Brantford. Son intérêt pour
l'art s'est manifesté à une époque
où la notion d'art autochtone était
assimilée soit à une pratique primitive
d'un âge lointain, soit à la production
d'artisanat et de souvenirs. En 1993, lors
d'une conférence, Hill rapporte l'objection
de son père, un Konadaha Seneca, à
son souhait de devenir un artiste, objection reposant
sur l'association de l'artiste au stéréotype
du vendeur, enveloppé de couvertures et entouré
d'objets d'art pour touristes :
Il m'a fallu quelques années
pour comprendre véritablement ce qu'il
voulait dire. C'est seulement lorsque j'ai commencé
à lutter pour faire prendre mon travail
plus au sérieux et mieux le faire accepter
en tant qu'art que j'ai compris que j'avais été
cantonné dans une niche culturelle particulière
au Canada, une niche dans laquelle le mot clé
était « Indien »...
J'en avais assez d'uvrer en dehors du modernisme,
d'être l'artiste indien « authentique »
fabriquant de l'anthropologie ou des souvenirs
pour touristes pendant que les artistes blancs
faisaient de l'art véritable2.
En 1964 cependant, lorsque Hill est
entré au Ontario College of Art, les artistes
autochtones commençaient à entrevoir
de nouveaux rôles. La sculpture et les gravures
inuites contemporaines avaient déjà
remporté un succès critique et commercial
depuis 15 ans. À peine deux ans auparavant,
la première exposition de Norval Morrisseau
avait fait sensation dans le milieu artistique torontois.
Bien qu'ils n'aient pas encore constitué
de groupe, les artistes indigènes des quatre
coins du Canada commençaient à s'opposer
au climat critique qui les excluait du grand courant
moderniste.
C'est l'Expo 67 qui a réuni
ces artistes pour la première fois dans une
exposition d'art contemporain présentée
au Pavillon des Indiens du Canada. Ils ont ainsi
été plongés dans le climat
passionné du militantisme politique, qui
a résulté de cette importante première
exposition portant sur l'histoire et la culture
indigènes, et élaborée selon
une perspective autochtone. La murale en céramique
de Hill pour l'extérieur de l'immeuble, L'arbre
de paix, s'inspirait des images géométriques
abstraites des ceintures wampums iroquoises afin
de représenter l'icône principale de
la confédération du peuple iroquois
ainsi que les valeurs de prévoyance, de vigilance
et d'unité de ce dernier. L'Expo 67
a insufflé aux artistes un nouveau sentiment
communautaire et nourri des objectifs communs. Hill
y a aussi conçu un intérêt pour
la conservation et le design d'exposition, tâches
qu'il a poursuivies l'année suivante à
titre de premier interne autochtone au Musée
des beaux-arts du Canada.
Le climat militant des années
soixante a aussi mené à d'importantes
nouvelles initiatives au ministère des Affaires
indiennes et du Nord canadien (MAINC), conçues
pour renverser un siècle de politiques officielles
d'assimilation forcée. L'une de ces initiatives
fut la création d'une nouvelle division des
Affaires culturelles, chargée du développement
de l'art indien. Hill en fut le premier directeur
en 1968 et, pendant son mandat de 10 ans au
MAINC, il supervisa la création d'expositions,
de nouveaux programmes de soutien aux artistes et
de publications essentielles, telle la revue Tawow.
Il y a aussi constitué une collection d'art
indien contemporain, qui figure aujourd'hui parmi
les plus importantes au Canada.
Tom Hill a toutefois poursuivi sa
démarche d'artiste pendant ces années.
Deux de ses uvres reflètent les préoccupations
principales des artistes indigènes contemporains
pendant les années soixante-dix, soit l'exploration
des connaissances traditionnelles et la contestation
des stéréotypes de l'indianité.
Les dessins à l'encre de Methical Indian
Series explorent les principes moraux, éthiques
et philosophiques exprimés dans les traditions
orales iroquoises. Par contraste, un triptyque de
la collection du MAINC, Allegory to MGM (1973),
met en jeu le stéréotype romantique
de l'Indien évanescent des films d'Hollywood
que Hill, comme ses spectateurs, a connus dans son
enfance.
Au cours des années soixante-dix,
un nouveau programme fédéral pour
la création de centres d'éducation
à la culture a été mis sur
pied dans les communautés des Premières
Nations. L'un des plus grands et des plus actifs
de ces centres, le Woodland Cultural Centre (WCC),
a été fondé à Brantford,
en Ontario, et, en 1982, Hill est retourné
chez lui pour diriger le musée du Centre.
Il a alors immédiatement organisé
une série d'expositions novatrices dont les
répercussions sur le plan local ainsi qu'en
matière de muséologie nationale ont
été considérables eu égard
à la modestie des ressources du musée.
Dès 1982, Hill a conçu des expositions
annuelles d'art indien pour montrer les « meilleures
uvres de l'année réalisées
par des artistes d'ascendance indienne ».
Les catalogues attestent d'une vision avant-gardiste
et conséquente en matière de conservation,
qui a immédia-tement dépassé
les clivages entre art ou artisanat, art
ou artefact, tradition ou contemporanéité,
par lesquels les musées conventionnels ont
tenté d'étiqueter l'expression visuelle
des autochtones. L'approche de Hill est consignée
dans le texte qu'il a rédigé pour
le catalogue d'une exposition importante dont il
a été le coconservateur en 1984, avec
Elizabeth McLuhan, au Musée des beaux-arts
de l'Ontario : Norval Morrisseau and the Emergence
of the Image Makers. Il y insiste sur l'interdépendance
et sur la valeur d'authenticité de trois
catégories d'objets visuels fabriqués
par des artistes autochtones : l'« art
cérémonial », l'« art
artisanal » et le « nouvel
art » influencé par le modernisme
occidental.
En tant que directeur du WCC, Hill
a aussi commandé et organisé une série
d'expositions, remarquables par leur originalité
et leur pertinence, sur des thèmes allant
des stéréotypes de culture populaire
de l'indianité jusqu'à la tradition
wampum, en passant par la fabrication des courtepointes
autochtones, le rôle des femmes dans la société
iroquoise et la culture des ferronniers iroquois.
Il a aussi trouvé le temps de travailler
à des expositions marquantes d'art indigène
contemporain et historique pour de grands musées
du Canada et des États-Unis. Outre celle
de Morrisseau au Musée des beaux-arts de
l'Ontario, ces expositions comprennent Beyond
History à la Vancouver Art Gallery (1989,
en collaboration avec Karen Duffek) et Creation's
Journey : Native American Identity and Belief,
l'exposition inaugurale du National Museum of the
American Indian de la Smithsonian Institution (1994,
réalisée en collaboration avec Richard
W. Hill Sr). Dans le catalogue d'exposition, Tom
Hill reformule l'histoire de l'art autochtone. Guidé
par sa quête d'équilibre et sa typique
générosité, il reconnaît
l'apport des nouvelles approches des unive rsitaires
occidentaux tout en préconisant la reconnaissance
de la contribution spéciale des valeurs autochtones
: « Nous vivons dans un monde rempli
de contradictions : riche de possibilités,
mais entouré de problèmes sociaux
tragiques. [
] Les valeurs exprimées
dans une planche de berceau, dans un masque ou dans
un manteau cousu avec amour peuvent peut-être
nous guider vers des solutions3. »
Deux ans plus tôt, dans le rapport
du Groupe de travail canadien sur les musées
et les Premières Nations, coprésidé
par lui et par Trudy Nicks, Hill avait indiqué
les modèles de partenariat pouvant nourrir
sa vision. Constitué par l'Association des
musées canadiens et l'Assemblée des
Premières Nations, ce groupe de travail,
qui envisageait de nouveaux types de partenariat
entre les peuples autochtones et les musées,
a mis sur pied, à cette fin, des guides d'implantation.
Les sages et judicieux conseils de Hill dans ce
processus ont permis d'éviter la répétition
d'une confrontation paralysante comme celle ayant
mené à la création de ce groupe
de travail, soit le boycottage de la grande exposition
du musée Glenbow lors des Jeux olympiques,
The Spirit Sings: Artistic Traditions of Canada's
First Peoples.
Non seulement Tom Hill a-t-il continuellement
mis son expérience au service d'institutions,
du Musée des beaux-arts du Canada au Conseil
des Arts de l'Ontario, mais il a aussi poursuivi
une démarche artistique. Deux installations
récentes auxquelles il a collaboré
reflètent la complémentarité
entre sa pratique artistique et son travail de conservateur,
d'administrateur et de décideur. Dans Dogs
of Free Speech (1993), Hill et le poète
Daniel David Moses confrontaient le spectateur à
un assemblage d'os, de fragments et de mots évoquant
à la fois la profanation muséologique
et le respect rituel des relations entre les humains,
les animaux et la nature. Par ailleurs en 1996,
Hill a créé Be It So, It Remains
in Our Minds avec Bill Powless, Patricia Deadman
et Kelly Green pour le projet Oh Canada du
Musée des beaux-arts de l'Ontario. En interaction
avec les uvres du Groupe des sept exposées
alors dans Art for a Nation, l'installation
présentait un paysage conceptuel et alternatif
constitué d'un texte parlé et écrit,
dans lequel la topographie se manifestait par le
biais des mots écrits du discours de l'Action
de grâce, qui est la prière principale
de la spiritualité traditionnelle iroquoise.
À l'instar de chaque aspect de la pratique
de Tom Hill, ces uvres posent la différence
culturelle comme une ressource précieuse
qui, lorsqu'on l'entretient, nous laisse entrevoir
de nouvelles dimensions de l'art, de la pensée
et de la pratique.
Historienne
de l'art et spécialiste de l'histoire de
l'art, des musées et des théories
muséales des Premières Nations, Ruth
Phillips est titulaire d'une chaire de recherche
canadienne en culture moderne à l'Université
Carleton. Elle a notamment publié Trading
Identities : The Souvenir in Native North American
Art from the Northeast, 1700-1900 (1998) et,
avec Janet Catherine Berlo, Native North American
Art. Elle a dirigé le musée d'anthropologie
de l'Université de la Colombie-Britannique
de 1997 à 2003.
1. «
Local Knowledge/New Internationalism », dans
Naming a Practice : Curatorial Strategies for
the Future, Banff: Banff Centre Press.
2. Allocution d'ouverture, Nova Scotia College of
Art and Design, reproduite dans « Towards
the Millennium », Wadrihwa, vol. 7,
no 1, 1993, p. 8.
3. « Introduction : A Backward Glimpse through
the Museum Door », dans Tom Hill et Richard
W. Hill Sr, réd., Creation's Journey :
Native American Identity and Belief, Washington,
D.C.: Smithsonian Institution Press, 1994, p. 19.
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