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Les Prix de 2002 - Lauréates/Lauréats

 

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Barbara Steinman

 


Barbara
Steinman

Works  

LuxAtlantis ImprovAtlantis ImprovSignsSignsDay and NightDay and Night

Espaces réfléchis :
l'art de Barbara Steinman
par Gillian MacKay


« Je m'intéresse à la “sociologie de l'espace”, c'est-à-dire à la façon dont un lieu — un musée, une usine abandonnée, une galerie d'art, un théâtre en plein air — est utilisé et perçu, à ce qui l'entoure, à ses histoires. Il m'arrive souvent de créer une œuvre pour un espace particulier, mais une œuvre in situ peut se transporter, satisfaire aux mêmes conditions dans des lieux différents. Idéalement, l'œuvre évoque un sentiment ou un savoir que le spectateur se remémore, reconnaît ou partage. Mon inspiration s'alimente de ce qui pique ma curiosité et de ce qui me hante. »


 

Barbara Steinman crée de retentissantes métaphores pour mettre en plein lumière la beauté et l'horreur de notre époque. Poète intrépide de l'avant-garde médiatique, elle procure au public, par ses installations, son art vidéographique, ses photographies numériques et ses sculptures publiques, d'inoubliables expériences visuelles. Parmi ces réalisations, un lustre qui, tel un arbre à l'automne, perd ses cristaux; un marteau et des clous en verre; une cage pleine de livres fermés et surmontée de violons silencieux; un mur sur lequel clignotent des enseignes invitant au silence; et un monument à la mémoire des victimes de tous les génocides.

Née à Montréal en 1950, titulaire d'un baccalauréat en littérature de l'Université McGill, parfaitement bilingue, Steinman incarne les divisions passionnées et le dynamisme de sa culture. À l'exception d'un séjour à Vancouver à la fin des années 70, au cours duquel elle suit un stage de formation en art vidéographique, elle habite Montréal. « C'est dans cette ville laboratoire que je puise mon inspiration », explique-t-elle. Steiman, l'artiste, est reconnue pour sa compassion à l'égard des laissés-pour-compte et pour sa sensibilité aux vicissitudes de l'histoire et aux hasards de l'existence.

Fervente dénonciatrice des injustices, elle s'attaque tant aux iniquités de son univers immédiat qu'à celles du vaste monde. La saisissante œuvre photographique Day and Night (1989), présentée au Musée des beaux-arts du Canada dans le cadre de la Biennale canadienne d'art contemporain, capte ses réactions de l'observation de sans-abri dormant dans la rue bordant son studio montréalais. Dans Borrowed Scenery (1988), Steinman étend ses observations à la perte de la patrie, au drame que le poète iranien exilé Reza Baraheni a appelé «perpétuel exil du siècle». Seule représentation canadienne à l'Aperto 88 de la Biennale de Venise, cette œuvre est aussi exposée en 1988 aux Jeux olympiques de Calgary.

Les œuvres de Steinman se caractérisent par leur élégance et leur raffinement, et par l'apparente contraction qu'elles entretiennent avec la nature choquante des sujets traités. À l'époque où la rectitude politique atteint son apogée, soit au début des années 90, Steinman refuse de se plier à ce conformisme idéologique, fuyant la populaire esthétique puritaine comme on fuit la répression. Certains observateurs voient d'ailleurs d'un mauvais œil la noblesse classique donnée aux quatre figures de sans-abri dans Day and Night (noblesse inspirée des sculptures funéraires exécutées par Michel-Ange pour Guiliano de Medici). Steinman leur réplique que la beauté formelle ouvre des avenues inattendues qui permettent d'envisager le traitement de sujets qui, lorsque présentés de façon traditionnelle, sont généralement rejetés. La critique d'art Reesa Greenberg décrit ainsi l'effet produit par Day and Night : « L'observation attentive soulève des questions que nous évitons de nous poser lorsque nous croisons des sans-abri. » Heureusement, Steinman n'est pas morali-satrice: elle préfère les liens imaginaires au didactisme.

Aventureuse, Steinman expérimente avec enthousiasme les nouvelles formes d'expression artistique. Pionnière, elle participe au mouvement qui déplacera la présentation de l'art vidéographique des salles de visionnement spécialisées aux galeries d'art publiques et privées. Elle réalise ce transfert en incorporant progressivement la vidéo à des installations sculpturales complexes, composées de textes, de sons, de projections, de photographies de plateaux, de matériaux traditionnels et de divers éléments. L'installation Le Couple dormant illustre cette pratique : dans un lit double deux écrans vidéo reposent, tels des dormeurs, sur les oreillers. L'un «rêve», en couleur, des images vidéo; l'autre exprime, en noir et blanc, des ondes cérébrales. Dans Cenotaph (1985), l'écran vidéo réapparaît, caché à l'intérieur d'un monument pyramidal et projetant l'illusion d'une flamme brillant au sommet.

Sur les trois côtés du socle triangulaire en granit de ce célèbre ouvrage, on peut lire l'extrait du texte sur le totalitarisme de Hannah Arendt : « Le radicalisme qui conduit à traiter les gens comme s'ils n'avaient jamais existé et à les éliminer est, de prime abord, souvent imperceptible.» Réalisé pour un centre d'art contemporain de Lyon, en France, à l'époque où l'ancien chef de la Gestapo Klaus Barbie attendait son procès, Cenoptaph commémore les victimes des atrocités de l'histoire dont les corps n'ont jamais été retrouvés. À la Biennale de São Paulo, plusieurs visiteurs voient en Cenoptaph une évocation des crimes commis par certains gouvernements militaires de l'Amérique latine envers leur propre peuple. Bruce Ferguson, critique d'art et conservateur de musée, décrit ainsi la « pertinence universelle » de l'œuvre : «L'horreur des forces exterminatrices qui sous-tendent et motivent l'autoritarisme historique est atténuée par cet ouvrage singulier qui, tel un phénix, renaît de ses cendres pour raviver nos consciences.»

En 1992, Steinman réalise Signs pour l'exposition inaugurale du Musée d'art contemporain de Montréal. Évocatrice, l'œuvre est constituée d'un mur sur lequel 60 enseignes lumineuses rouges, imitant les enseignes «EXIT» ou «SORTIE», affichent le mot «SILENCE» et clignotent selon une fréquence aléatoire qui, d'abord modérée, atteint un crescendo. Sombre et spirituelle réaction aux lois linguistiques du Québec, notamment à celles qui interdisent l'utilisation de l'anglais pour l'affichage extérieur, Signs acquiert avec le temps une plus grande signification symbolique. Au Jewish Museum, à New York, l'œuvre fait figure de représentation du drame universel de la suppression des libertés, de «mur commémoratif». Louant la résonance de Signs, Kay Larson, critique d'art à la revue New York, la décrit ainsi : «une voix réduite au silence sera bientôt suivie d'une autre, et d'une autre, jusqu'à ce que le mur soit complètement couvert de rouge».

L'inébranlable esprit novateur de Steinman, son intelligence conceptuelle et sa légendaire souplesse à s'adapter aux sites d'exposition et aux programmes de conservation lui ont permis de se tailler une place de choix sur les circuits d'expositions nationaux et internationaux. En 1990, elle réalise l'installation vidéo Icon pour le Museum of Modern Art, à New York. En 1991, son installation Ballroom est l'une des œuvres-vedettes de l'exposition Places with a Past, organisée par Mary Jane Jacob, à Charleston, en Caroline du Sud. En 1995, elle est du nombre des 13 participants à l'exposition d'art canadien Notion of Conflict, organisée par le Musée Stedelijk, à Amsterdam, dans le cadre des célébrations officielles marquant le 50e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Installation poétique obsédante, symbole de la résistance de l'art à la répression officielle, Atlantis Improv comprend une cage pleine de livres surmontée de violons, et sa présentation est quotidiennement accompagnée par un violoniste itinérant. Son titre évoque l'opéra The Emperor of Atlantis, composé par Victor Ullman, prisonnier du camp de concentration de Theresienstadt, mort sans avoir pu assister à la représentation de son œuvre. Steinman indique que la créativité tenace des artistes, des musiciens et des écrivains de Theresienstadt lui a servi d'inspiration.

La sculpture en forme de lustre Lux (2000) témoigne d'une rationalisation des éléments formels et d'une nouvelle exubérance symbolique. D'abord conçue pour une exposition à Prague, en République tchèque, où le cristal de Bohême est fabriqué, Lux est présentée pour la première fois au public à la Biennale de Montréal, dans le cadre de l'exposition Tout le temps / Every Time, organisée par Peggy Gale. Acquise par le Musée des beaux-arts de Montréal, cette œuvre remarquable a la structure d'un lustre en chaîne d'acier brut dominant une sorte de mandala circulaire en cristal. Cet éclairage spectaculaire d'une pièce obscure fait étinceler les cristaux et projette autour d'eux des ombres qui forment une cage illusoire. Barbara Steinman décrit Lux en ces termes : « Selon moi, c'est comme si le lustre s'était littéralement dépouillé, révélant la dureté de la réalité derrière la façade de la beauté. À l'origine, j'avais à l'esprit de superposer par strates différents régimes qui envahirent et dominèrent Prague au cours de l'histoire. Le lustre devint alors pour moi un symbole de résistance ainsi que cet équilibre très délicat entre force et fragilité. »

Avec cet ouvrage, ainsi qu'avec les lumineuses photos numériques réalisées par Steinman depuis 1997, c'est l'art lui-même qui projette sa lumière. Comme elle l'a fait pour la vidéo, elle exploite les possibilités d'une forme d'expression relativement nouvelle pour produire des œuvres d'une élégance et d'une profondeur remarquables. Réalisée à l'aide d'un ordinateur, la photographie numérique permet de composer, sous le mode surréaliste, un tout hybride à partir d'images de sources diverses, et Steinman, avec cette technique, réussit à accumuler toute une gamme de références, de perspectives et de cadres temporels en une seule photographie.

Par le biais de la photographie numérique, le monde naturel devient avant tout un élément significatif. Dans Grace-note (1997), sont présentés de haut en bas : un ciel crépusculaire, des vagues sur la mer, un rideau de glace, un voile ou une robe de cérémonie dans une enceinte semblable à une grotte. La peur primale de la mort s'y cristallise en un espace imaginaire incitant à la réflexion.

Évidemment, la nature joue un rôle dans le traitement de la sculpture extérieure et de l'architecture paysagère que l'artiste a commencé à explorer. Les petits havres de paix aménagés au cœur de Vancouver et de Toronto exploitent les vertus rédemptrices de la nature et de l'art.

Le passage du temps constitue l'un des thèmes favoris de Steinman. Pour elle, ses photographies numériques «représentent les profondeurs du passé et les promesses d'avenir» qu'elle essaie d'évoquer. Double Blind (1997), double portrait d'un homme et d'une femme derrière un panneau de verre fracassé, symbolise la rupture, l'angoisse et l'incertitude. L'exquise sculpture Houdini's Case (1999), constituée d'un marteau et de clous en verre insérés dans une armoire en verre, évoque ce que Steinman appelle « la futilité de l'évasion ». Elle a utilisé le verre de diverses façons — verre gravé à l'eau forte, taillé à facettes, sculpté, éclaté — pour témoigner de notre effroyable vulnérabilité devant le temps et le destin.

Expérimenter l'art de Steinman, c'est vivre des minutes de vérité accompagnées de la peur sous ses multiples formes personnelles, politiques ou existentielles. En dépit de sa grande beauté, son art n'affiche aucune autosatisfaction. Audacieux, pénétrant, courageux et lyrique, son œuvre nous met en rapport avec le moment présent afin de nous aider à nous connaître nous-mêmes et à connaître les autres.

 

Gillian MacKay est collaboratrice de rédaction à la revue Canadian Art et a été chroniqueuse des arts visuels pour le Globe and Mail. Elle est corédactrice, avec Jessica Bradley, de House Guests: The Grange 1817 to Today.

Pour plus de renseignements sur Barbara Steinman : www.arsbrevis.com