Mise en candidature
Candidature soumise par Ann Davis (The Nickle Arts Museum, Calgary)
Un gestionnaire doué laisse une institution dans une meilleure situation que celle dans laquelle elle se trouvait à son arrivée. Un gestionnaire exceptionnel peut accomplir cet exploit plus d’une fois et dans des organismes de différente nature. Mme Shirley Thomson est ce genre de gestionnaire. Sa gestion inspirée d’institutions canadiennes majeures, son attitude chaleureuse et intègre, sa quête toujours grandissante de connaissances et d’érudition, son art de communiquer, son activisme international et sa passion pour les arts font certainement d’elle un trésor national.
Tout au long de son illustre carrière comme gestionnaire d’organismes culturels, Shirley Thomson a réussi à vaincre les défis habituels : sous-financement permanent, frilosité politique, disputes sur des questions de juridiction entre les gouvernements fédéral et provinciaux, controverses publicitaires. À la tête du Musée McCord (1982-1985), elle a transformé ce petit musée universitaire en un dynamique centre d’histoire à vocation éducative. Elle a appliqué la même détermination et la même attention à son poste de Secrétaire générale de la Commission canadienne de l’UNESCO (1985-1987), puis à celui, encore plus exigeant, de directrice du Musée des beaux-arts du Canada (1987-1997). Elle a le mandat de réorganiser une institution qui vient d’emménager dans un nouveau bâtiment et d’adopter une nouvelle structure administrative. Mme Shirley Thomson se dote d’une solide équipe professionnelle qui favorise les débats intellectuels, et met sur pied une programmation fondée sur la qualité et l’érudition. La controverse publique autour du tableau au nom prédestiné de Voix de feu ne fait que renforcer sa détermination. Ses talents ont ensuite été mis à profit au Conseil des arts du Canada (1998-2002). Elle se donne le défi d’en augmenter le financement, et atteint son objectif, presque miraculeusement, avec une hausse du budget du Conseil de 35 %. Parmi ses autres réalisations administratives, notons la dotation d’un plan stratégique, la réforme de la gouvernance, l’institution des Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques, la création du Bureau Inter-arts, ainsi qu’une ouverture et un intérêt nouveaux pour les Premières Nations. De 2002 à 2007, elle a accepté la présidence de la Commission canadienne d’examen des exportations de biens culturels.
La personnalité de Shirley Thomson joue un grand rôle dans ses succès. Son acuité d’esprit et son flair politique font contrepoids à son profond respect pour la pluralité et son esprit malicieux. Elle a mis en place des équipes tout en respectant les opinions personnelles ; elle a créé des consensus tout en encourageant la créativité. Ce sont probablement ces qualités qui lui ont permis de réussir dans un monde essentiellement masculin (au Canada). Bien que les organismes culturels de petite envergure soient souvent gérés par des femmes, ce sont presque toujours des hommes qui sont à la barre des grands musées canadiens.
Un autre élément du modus operandi de Shirley Thomson est son insatiable curiosité, sa passion pour l’érudition, et son vaste champ d’intérêts. Bien qu’elle se soit concentrée, au cours de ses propres études, sur les arts décoratifs du XVIIIe siècle en Europe, elle n’a jamais semblé limitée ou paralysée en prenant fait et cause pour un incroyable éventail de pratiques artistiques : de l’œuvre de David Rokeby avec les technologies les plus novatrices, et des installations de Janet Cardiff et de George Miller, à la sculpture réaliste de Joe Fafard, et à la photographie documentaire d’Edward Burtynsky, en passant par la peinture mythologique de Piero di Cosimo ou la sculpture religieuse en bronze du sud de l’Inde. De par son penchant pour l’érudition, elle se sent à l’aise avec une approche au contenu riche. Dans une allocution livrée il n’y a pas longtemps à Québec, elle déclarait : « Personnellement, je suis totalement à l’aise avec ces requêtes “baroques” : requêtes pour des expositions denses, avec du contenu, des activités de haut niveau et débordantes d’information1. » Cette curiosité a permis à Shirley Thomson de comprendre et d’apprécier les collections de polymères du Musée McCord, puis de s’initier aux arts de la scène après s’être familiarisée avec les arts visuels lors de son mandat au Conseil des arts du Canada. Un survol rapide de ses récentes allocutions met en relief la diversité de ses lectures, faisant d’elle un esprit universel.
Shirley Thomson a mis à contribution ses connaissances et son érudition pour peaufiner l’art de communiquer. Elle a compris qu’un gestionnaire efficace doit constamment expliquer la mission et le mandat d’une institution. En avril 2004, dans le cadre de la Carol Sprachman Memorial Lecture de la conférence annuelle de l’Association des musées canadiens, elle expliquait : « J’ai souvent eu le sentiment que tout ce que j’ai réalisé au cours de ma longue carrière, c’est du lobbying… Pourtant, j’ai vu les résultats positifs de cette inlassable répétition d’un même sujet auprès des bureaucrates et des politiciens… » (p. 8). Ses exposés se sont souvent avérés efficaces. Tout en reconnaissant qu’il est plus facile de s’attirer des appuis dans des circonstances favorables plutôt que défavorables, Shirley Thomson ne détourne pas les questions difficiles concernant la valeur de l’art, le rôle des gouvernements ou les effets de mesures nationalistes. S’exprimant avec franchise, autant à l’oral qu’à l’écrit, elle aborde des sujets complexes, nous amenant inévitablement à adopter son point de vue.
Sa perspective est internationale. En décriant comme « une folle compulsion la sorte d’épinglette en forme de feuille d’érable dont nous nous affublons et par laquelle le monde nous reconnaît2 », Shirley Thomson défend fermement le pluralisme culturel. Au sujet d’Empire, l’ouvrage essentiel mais controversé d’Antonio Negri, elle a décrit ainsi le concept d’hybridité de l’auteur : « Ce nouvel ordre, selon Negri, est déterritorialisé ; il ne fonctionne pas sur la base d’un endroit stable. Il est mobile et flexible, jouant avec les différences et, souvent, les adoptant. Il peut développer de nouvelles formes de coopération et de partage des réseaux de communication. Il tend, au nom de la science, des innovations technologiques et de la tolérance, à abattre les barrières traditionnelles3. » Elle prêche clairement pour une ouverture des frontières, pour faire sortir des livres, des œuvres d’art et de la musique canadienne et recevoir, en échange, la richesse de la diversité du monde. Au Musée des beaux-arts du Canada, elle a œuvré inlassablement seulement pour attirer l’art international au Canada, mais également pour expédier à l’étranger d’importantes expositions canadiennes. Elle a apporté ses ambitions internationales au Conseil des arts du Canada, poursuivant le soutien de la créativité canadienne sous toutes ses formes, et prenant part à la création d’un réseau international de conseils des arts, lequel parraine les arts et les artistes sur la scène internationale.
La passion est probablement ce qui la caractérise le mieux Shirley Thomson. C’est la passion qui l’a guidée tout au long de sa vie professionnelle, un peu à la manière d’une force extérieure. C’est elle, encore, qui a nourri sa conviction profonde que les arts sont essentiels à une vie comblée, pour tous. Cette passion s’exprime de manière évidente dans sa façon de gérer et de communiquer. Elle est le noyau autour duquel gravite chacune de ses actions. Dans une allocution au Centre for European Policy Studies de Bruxelles en 2002, Shirley Thomson concluait en disant que « la valeur des arts repose avant tout dans leur capacité à se manifester avec vigueur dans nos vies spirituelles. Le pouvoir de la culture repose ultimement dans l’honnêteté spirituelle, dans sa profondeur. Parce qu’en exprimant et en divulguant l’âme humaine dans sa totalité, elle stimule nos vies de tous les jours, leur donnant forme et sens4. »
Allocution dans le cadre de la Carol Sprachman Memorial Lecture, Québec, 28 avril 2004, p. 7.
2 Ibid., p. 9.
3 Allocution au Centre for European Policy Studies, Bruxelles, Belgique, 13 mars 2002, p. 11.
4 Ibid., p. 14.