Mise en candidature
Candidature soumise par Marilyn Smith and Joan Stebbins, Southern Alberta Art Gallery Association
« … un maître du personnage et de la personnalité, une présence électrique :
la performance du soi. » — Peggy Gale
Le nom d’Eric Metcalfe est devenu synonyme d’avant-garde dans l’art canadien. Cet artiste des arts visuels affiche une démarche multidisciplinaire qui comprend la peinture, la sculpture, le dessin, l’installation, la gravure, la performance, la vidéo, le film et le collage. Par son œuvre, il a entretenu des relations intellectuelles étroites avec l’art conceptuel et le mouvement Fluxus. Outre le Canada, Metcalfe a exposé à New York, à Tokyo, en Allemagne, en Angleterre, en France et en Australie. Il s’inspire du jazz comme des bandes dessinées, des films de Hollywood comme de l’art postal. À ses débuts, il était le Dr Brute, son alter ego vivant dans la mythique Brutopia. Aujourd’hui, après quatre décennies de pratique artistique aussi prolifique que variée, Metcalfe est un artiste reconnu sur la scène artistique de Vancouver et dans le monde.
C’est dans le contexte des contributions vastes et polyvalentes de Metcalfe à l’avant-garde canadienne, depuis les années soixante, que nous plaçons cette nomination pour les Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques. Misant sur la collaboration, les nouvelles technologies et la remise en question des genres traditionnels, il s’est imposé à l’avant-scène de l’art contemporain. Son curriculum vitæ témoigne de l’envergure de sa carrière et de sa stature internationale.
Pendant toute sa carrière, Metcalfe a travaillé hors des murs des galeries, dans sa pratique et comme pionnier du mouvement des centres d’artistes autogérés. En tant que cofondateur du Western Front en 1973, il a grandement contribué à l’essor de ce centre reconnu au pays et à l’étranger, surtout en tant que conservateur de la musique et de la performance de 1980 à 2001. Le Western Front continue sur sa lancée en présentant une programmation audacieuse, à la hauteur de la réputation que Metcalfe a contribué à lui donner au cours des 34 ans de son existence.
Né à Vancouver en 1940, Metcalfe a passé la plus grande partie de son enfance à Victoria, où il a découvert des passions qui allaient le nourrir toute sa vie : l’art et le jazz. Adolescent, il a étudié le dessin avec Jan Zach, un artiste tchèque qui avait été déplacé à New York puis au Brésil, pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est à l’école de Zach à Victoria (qui se trouvait dans l’ancienne maison d’Emily Carr) que Metcalfe a reçu sa première formation. Largement exposé au modernisme européen, il a été initié au constructivisme angoissé de Zach autant qu’aux abstractions sgraffites/ encaustiques d’Herbert Siebner ou aux peintures du quotidien de Richard Ciccimara. Mais la plus importante de ces influences a été celle de Maxwell Bates, un artiste canadien célèbre dans le monde, dont les tableaux représentent des interactions sociales qui intriguaient Metcalfe.
Metcalfe a rencontré Maxwell Bates en 1965 pendant ses cours du soir à l’Art Gallery of Greater Victoria. Bates, qui avait quitté Calgary pour s’installer à Victoria quelques années auparavant, est vite devenu son ami, son critique et son mentor. Il est arrivé dans la carrière de Metcalfe au moment où ce dernier pensait sérieusement devenir un artiste. Ses travaux ont alors pris une tournure pop, Metcalfe recourant à des techniques artistiques commerciales pour concevoir des re-créations du jazz en deux dimensions. La culture, le son et les images jazz font des incursions ponctuelles dans son œuvre, comme dans Brute Saxophone en 1971, Sax Inc. en 1978, Sax Island en 1983, Duke Ellington, “Mood Indigo” en 1991, Decca Dance à Hollywood en 1974, ou comme un des frères McBooty dans le cadre de la Documenta 8 et dans de nombreuses autres performances et vidéos.
Peu de temps après avoir rencontré Maxwell Bates, Metcalfe s’inscrit au programme de beaux-arts à l’Université de Victoria, où il étudie avec Tony Emery. C’est dans un cours d’histoire de l’art d’Emery qu’il a rencontré sa future femme et collaboratrice, Kate Craig, alias « Lady Brute ».
En tant qu’artiste, Eric Metcalfe est presque impossible à classer. Son œuvre englobe tous les médias, même les accessoires dans ses vidéos sont des sculptures et ses toiles de fond, ses gravures. Quoique sa production se soit nettement transformée avec le temps, des fils conducteurs demeurent tels que le désir, les fantasmes, l’ironie, la parodie et le fétiche, qui ont donné forme à une carrière nuancée, influente et de grande envergure. Il a rejeté l’objet d’art en faveur de la fusion de l’art et de la vie, en authentique disciple et contemporain de Maxwell Bates, de General Idea et des modernistes européens, qui furent ses maîtres.
Les réalisations de Metcalfe étant trop nombreuses pour être décrites intégralement dans ce court texte, quelques points de repère illustreront l’importance de son œuvre.
Après avoir été conservateur de la performance au Western Front, Metcalfe a fait de la vidéo son médium de prédilection. Au cours de la décennie suivante, il crée ou collabore à onze vidéos, dont les principaux sont Spots before Your Eyes (1977, avec Lady Brute), Steel and Flesh (1980, avec Dana Atchley) et Duster (1991, avec entre autres Hank Bull). Dès le milieu des années soixante-dix, il a été le fer de lance du mouvement de la performance à Vancouver par le biais de ces collaborations qui combinaient le conte, les images de magazines et l’esthétique des films de série B des années cinquante. Perçues comme des performances du « soi » à travers une couche complexe de personnages, les vidéos permettent d’actualiser des fantasmes dans des documentaires factices où il se donne le rôle du Dr Brute, de Howard Hugues (alias Howard Huge, un autre citoyen de Brutopia) et de Ruby the Fop. Comme l’écrit Peggy Gale, Metcalfe est « un maître du personnage et de la personnalité, une présence électrique : la performance du soi ».
Une constante traverse toute la carrière de Metcalfe , son obsession pour le « fétiche » et pour le processus de fétichisation : l’objet fétiche, le fantasme fétiche, le fétiche mass média et le fétiche utopiste. Il appelle ce dernier Brutopia, soit une « sculpture métaphysique », un domaine mythique occupé par le Dr Brute (son personnage) et Lady Brute. Dr Brute est la résurrection d’un personnage de maniaque sexuel violent provenant d’une bande dessinée inspirée par la pop britannique. Il l’a imaginé alors qu’il était adolescent. Plus tard, il est devenu son personnage de correspondance artistique. Et peu importe à quel point Metcalfe a tenté de se défaire de son personnage du Dr Brute — il prétend l’avoir symboliquement assassiné en 1975 avec une mitraillette de bois Thompson (une sculpture qu’il a créée en collaboration avec Rick Ross) —, celui-ci continue d’animer son œuvre, surtout par le biais de l’envahissant motif léopard.
Ce motif léopard s’est ancré durant un long séjour de travail dans le centre du Canada et à Londres (au Royaume-Uni), grâce à une bourse du Conseil des arts en 1970. Pour Metcalfe, les taches du léopard étaient une image universelle symbolisant la puissance et la banalité; les taches sont un camouflage — une façade —, un signifiant de la culture kitsch et une marque de fétichisme sexuel. Le motif envahit les tableaux du Leopard Realty Triangle, le saxophone, la literie Steel and Flesh et les vases grecs du récent Attic Project.
Dans sa dernière œuvre, Laura, Metcalfe s’intéresse au film noir, un genre de grande importance pour les théoriciens du cinéma et de la culture depuis une trentaine d’années. Fondés sur le personnage d’une « femme manquante », le roman Laura de Vera Caspary (1942) de même que son adaptation cinématographique par Otto Preminger (1944) reprennent les thèmes classiques de la fiction criminelle et du film noir. Dans cette nouvelle installation, Metcalfe joue le rôle de l’« auteur », constituant une suite à ses vidéos de 1980. Il collabore avec le monteur Michael Turner et l’écrivaine Nancy Shaw à la bande sonore, et à la partition avec le célèbre pianiste de jazz Paul Plimley et le concepteur de son Peter Courtemanche. Cette œuvre achève la cohésion de plusieurs aspects de l’évolution artistique de Metcalfe.
Dans la dernière décennie, Metcalfe a été prolifique, créant et organisant des expositions, comme en témoignent trois importants catalogues consacrés à son œuvre : Return to Brutopia (1992, UBC Fine Arts Gallery), The Attic Project (2000, Southern Alberta Art Gallery et Kamloops Art Gallery) et Laura (2004, Artspeak, Vancouver). The Attic Project a été présenté au Canada; Laura a été remontée à Calgary puis à Regina en 2007, où elle a été transformée en une pièce de théâtre rappelant la collaboration de Metcalfe avec la Vancouver Opera Company, en 1987.
Metcalfe est bachelier en beaux-arts (BFA, Visual Arts) avec distinction de l’Université de Victoria en 1970. Il a donné plusieurs cours à l’Emily Carr Institute of Art & Design et à la commission scolaire de Vancouver, et été un artiste invité de l’Université de Colombie-Britannique.
Ses œuvres font partie de la collection de 18 musées canadiens, dont le Musée des beaux-arts du Canada, et de 11 collections publiques importantes en Europe et aux États-Unis, notamment celles le Musée d’art moderne de New York (MoMA) et du Stedelijk Museum d’Amsterdam. En 1992, il a reçu une citation et une médaille du Gouverneur général (pour sa contribution importante aux arts). En 2006, il a été lauréat de l’Audain Foundation Lifetime Achievement Award.
Loin de prendre sa retraite, Eric Metcalfe s’active actuellement à plusieurs projets de création. Il a mis sur pied une compagnie de production afin de réaliser une performance sur un conte de Hans Christian Andersen, Les souliers rouges, à Vancouver; il concevra la scénographie. Récemment, le président de la Faculté de musique afro-américaine à l’Université Columbia, George Lewis a invité Metcalfe à collaborer à un projet de comédie musicale pour les Jeux olympiques d’hiver de 2010 : il réaliserait les éléments visuels qui accompagneront la trame sonore de Lewis.
Durant toute sa carrière, nettement marquée par la collaboration, Eric Metcalfe s’est concentré sur l’acte de création, négligeant la documentation de ce processus. D’un esprit généreux, il s’est toujours intéressé à collaborer avec des créateurs qui partageaient sa vision et provenaient de disciplines diverses. Voilà pourquoi une bonne partie de sa production a été éphémère, en particulier ses œuvres sur film et sur vidéo des années quatre-vingt. (Nous avons été heureux d’apprendre que Video In, à Vancouver, présentera en 2008 une rétrospective des œuvres de Metcalfe de cette période; celles-ci seront alors accessibles en format numérique).