Mise en candidature
Candidature soumise par Jennifer Macklem
(Artiste des arts visuels et professeure adjointe en sculpture, Département des arts visuels, Université d’Ottawa)
En 35 ans, l’artiste et professeur émérite Michel Goulet a réalisé un ensemble remarquable d’œuvres — sculptures, installations, travail en deux dimensions, scénographies pour le théâtre et pour l’opéra, projets permanents d’art public, et petites œuvres éphémères. Les faits saillants de sa carrière incluent une présence au pavillon canadien de la Biennale de Venise (1988), l’installation-théâtre Merz Variétés pour le centre Georges-Pompidou de Paris (1994), une rétrospective au Musée d’art contemporain de Montréal (2004) et l’actuel mégaprojet pour l’opéra Le Château de Barbe-Bleue de Bartók, à Genève. Il a eu de l’influence partout au pays, en partie grâce à une carrière d’enseignant exercée pendant 12 ans à Ottawa et 15 ans à Montréal. Ses œuvres ont été vues partout au Québec, et, en participant à un nombre important d’expositions à New York, Toronto, Winnipeg, Vancouver, Paris, Lyon, Berlin et ailleurs, il a réalisé ce que peu d’artistes au Québec ont réussi : côtoyer les divers groupes culturels et multilingues du Canada et de l’étranger.
Bien qu’il s’identifie comme un sculpteur, Michel Goulet se situe dans une classe à part par sa capacité à passer d’une discipline à l’autre, à les nourrir par des approches innovatrices, audacieuses. Il semble toujours en avance sur les normes de l’époque. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, par exemple, alors que la sculpture occidentale arrivait enfin à composer avec l’érosion de l’austérité minimaliste, il se met, lui, à explorer les matériaux et leurs correspondances par un examen minutieux du processus même du geste artistique. Dans son cas, le processus fait partie du contenu, un processus inusité, pratique, intime et direct, fondé sur le sens et les fragments de récits. Ses sculptures de la Biennale de Venise, remarquables pour leur matérialité brute et la complexité des questions qu’elles soulèvent, étonnent encore, 25 ans plus tard. Parmi elles, la sculpture métallique motifs/mobils rapproche l’éros personnel du lit du domaine public des spectateurs. Il s’agit d’une juxtaposition intentionnellement maladroite où l’espace privé du rêve et de l’intimité est envahi par un auditoire suggéré. Les insinuations psychologiques et sociales de l’œuvre de Goulet demeurent pertinentes, déconcertantes et désagréables. L’inévitable chaise, inscrite dans de si nombreuses œuvres publiques de Goulet, explore des variations sur un même thème — variations de lignes, de construction et de structure — tout en insistant sur la présence et l’absence de l’individu. Par moments, la chaise s’offre littéralement comme un site pour la contemplation, un espace à la frontière du privé et du public.
Michel Goulet se joint assez vite à des créations multidisciplinaires et collectives, preuve encore qu’il a su donner le ton et rester à la fine pointe du renouveau culturel. Pendant que l’autonomie des disciplines comme la peinture et la sculpture faisait couler beaucoup d’encre, et que l’on valorisait la cohérence, Goulet dépassait ce dilemme restreignant. Il a donné à son œuvre de nouveaux horizons en dirigeant sa vision artistique, et son intellect, vers le théâtre. C’est à ce moment qu’il participe à d’ambitieux échanges créatifs avec des metteurs en scène, des chefs d’orchestre, des musiciens et des acteurs de premier ordre. Les institutions ont mis un certain temps à se mettre à son niveau, et à se débarrasser de leurs préjugés contre les artistes travaillant dans des champs élargis. Les nouvelles facultés de disciplines hybrides, mélangeant musique, théâtre, arts visuels et arts médiatiques, sont apparues 20 ans plus tard dans les universités partout au pays. Les choix artistiques de Michel Goulet, sa carrière, n’ont pas été dictés par l’opportunisme, mais bien une curiosité intense. Le milieu international si fertile de la scénographie et du théâtre a donné à Goulet l’occasion d’être stimulé, de se développer et de se transformer. Il lui a apporté de formidables succès auprès de la presse internationale et du public, secoués par un choc visuel sans précédent. Son travail pour la scène fait appel à d’immenses structures mécaniques, des ascenseurs et des dispositifs cinétiques, rendant le lieu, la scène, l’acteur et le sol fluctuants et variables. Il a reçu de nombreux prix pour ses œuvres et le prestigieux Prix Paul-Émile-Borduas, pour sa contribution artistique générale.
Il s’est toujours battu pour que le langage de la sculpture prévale sur la base conceptuelle, sur les idées; Il examine les concepts et les associations tout en jouant avec la matérialité des objets. En soi, Goulet ne cherche pas à occuper le premier plan, à jouer les avant-gardistes. Ce qui l’anime, c’est d’être créatif, d’essayer de nouvelles choses, de créer des œuvres audacieuses et inhabituelles. En d’autres mots, il vise à créer et à susciter une sensation de véritable émerveillement. C’est beaucoup demander, en fait, mais il y excelle.
À travers le rythme, la répétition, la couleur, la transformation d’objets banals tirés de notre quotidien (poubelles, valises, étagères, livres), la sculpture de Goulet évoque la consommation, l’espace domestique, l’apprentissage des langues, l’absence ou la présence du public. Dans Circus, une sculpture récente aussi ludique que son titre, les matériaux jouent les uns contre les autres, l’aspect visuel et tactile de chacun dévoilant ses qualités spécifiques par opposition à celles des autres. Ensemble, ils créent un cercle, jouant avec le mot circus (cercle). L’œuvre graphique Vivre sous plusieurs bannières/Living under Many Banners, présentée d’abord dans le cadre de la rétrospective au Musée d’art contemporain de Montréal, souligne de manière implicite le côté réducteur de l’identité nationale. En juxtaposant les drapeaux du monde à d’autres bannières, marquées d’états d’esprit personnels tels que ennui, impurity ou conscience, il confronte encore les spectateurs avec des contrastes qui suscitent la réflexion. Il réunit les conditions personnelles et politiques pour nous rappeler de considérer les deux. Peut-être les expériences humaines d’ordre psychologique telles que l’exil, la nostalgie et l’anxiété ont-elles autant de signification que des liens politiques, que l’appartenance à un État. L’œuvre est complexe. Nous ne nous définissons pas seulement selon des frontières, des passeports et des nationalités : nous sommes aussi les citoyens d’un flux intérieur d’affects et d’émotions.
Il s’impose à lui-même le défi de renouveler la pratique artistique en prenant des directions inattendues et en ayant conscience de la préséance historique. Il ne se satisfait pas d’un art qui répète des habitudes créatrices établies par d’autres. Par exemple, dans un récent échange de points de vue, il a expliqué ainsi sa contribution au projet de l’Opéra de Genève. Après avoir pris des notes sur les divers niveaux au-dessus et au-dessous de la scène, il demanda si des scénographes avaient déjà utilisé tout l’espace, du plus profond sous-sol jusqu’au plafond. Aucun ne l’avait fait. Lui, il a obtenu accès aux niveaux souterrains réservés à l’entreposage, un espace équivalent en hauteur à un bâtiment de trois étages. Surgit alors une vaste fosse devant la scène, que le public peut voir. Au premier acte, Goulet laisse un vide obscur et inquiétant. Au deuxième, une scène flamboyante, à couper le souffle, monte lentement des profondeurs, mue par des ascenseurs hydrauliques. À la fin de l’opéra, la scène plonge à nouveau dans le gouffre. Ce n’est pas le seul élément qui bouscule les attentes, il y en a d’autres aussi tels que ce mur en verre circulaire qui tourne grâce à un moteur silencieux. Il agit au niveau de la perception de l’espace comme un verre ondulant qui coupe en deux le point de vue de celui qui regarde. Tel est l’univers de Goulet, dans ce mariage d’audace et de sensibilité.
En art public, Michel Goulet a réalisé 33 projets en 16 ans. Cet épanchement créatif phénoménal n’a pas son équivalent au Canada, ne serait-ce que par leur seul nombre. Ses œuvres permanentes peuvent être vues à Toronto et à Vancouver, en France, à New York, à Montréal et dans de nombreuses autres municipalités du Québec. Chacune d’entre elles révèle une connaissance du lieu, une compréhension du contexte et de l’utilisation de l’espace public. Conçues dans le but d’engager les spectateurs, ces œuvres confrontent leurs attentes (parfois avec l’intention de les contrarier), et les invitent à expérimenter leur dimension spirituelle dans un lieu donné et à un moment précis. Goulet n’est pas le seul artiste à créer des œuvres publiques qui intègrent les spectateurs à l’œuvre — mais lui le fait déjà depuis le début. Avec lui, l’accent est mis sur un dialogue entre l’œuvre et les spectateurs; un dialogue variable qui devient, entre ses mains, une généreuse forme de sensibilisation, loin des embûches du « plop art ».
Comme professeur, enfin, Michel Goulet a aussi largement contribué à l’émergence de nouvelles générations d’artistes. Pendant 30 ans, il a enseigné à quantité d’étudiants, en réinventant constamment ses cours et ses exercices, en les gardant dynamiques et stimulants. À l’Université du Québec à Montréal, où j’ai obtenu un diplôme de maîtrise, il était le plus convoité parmi les professeurs en arts visuels. Pas tant pour son charisme et sa gentillesse légendaires, ou sa grande disponibilité — généreusement offerte à tous ceux et celles qui avaient la chance de travailler avec lui —, mais pour sa rigueur, son honnêteté et sa fière liberté. En véritable penseur indépendant, Michel Goulet encourageait les mêmes qualités chez ses étudiants : le questionnement constant, la confiance en son propre jugement, l’audace. On ne pouvait demander plus. Il transmettait son message de la façon dont les messages les plus profonds le sont : par la force de l’exemple, par une énergie tacite, par la confiance et l’encouragement.