Discours
Notes pour une allocution de Simon Brault, Vice-président, Conseil des arts du Canada, Colloque « Creative Spaces + Places », MaRS, 101, rue College, Toronto
30 octobre 2009 à 8h30
Merci, Joe. L'événement Creative Places + Spaces jouit d'une réputation grandissante et revêt une grande pertinence en ce qui a trait aux enjeux actuels. Je suis ravi d'en faire partie.
J'ai beaucoup réfléchi à ce que je pourrais apporter aux discussions d'aujourd'hui, et j'ai décidé de traiter du rôle de la culture dans le lieu qui m'est le plus familier : la ville de Montréal.
Si l'on me forçait à donner un titre à mes propos, je proposerais « La culture : l'avenue la plus prometteuse d'une ville ».
Au début des années 1990, la ville de Montréal battait de l'aile : une économie faible, une dette publique énorme, des taxes à la hausse et un taux de chômage croissant (un taux estimatif atteignant 23 %) pesaient lourd sur ses citoyens.
On a entrepris de nombreuses études sur la ville, et les tendances à la baisse que ces recherches ont révélées remontaient à la fin des années 1960.
Au cours de cette période, Toronto a remplacé Montréal à titre de chef de file des villes canadiennes. À Montréal, des initiatives économiques ont produit une série d'éléphants blancs (l'aéroport de Mirabel et le Stade olympique en sont des exemples concrets). Face à l'incertitude politique, la population (particulièrement la population anglophone prospère) a diminué et les quartiers défavorisés se sont agrandis.
Sept hôpitaux ont fermé leurs portes. Les ventes au détail ont chuté et les faillites se sont accumulées. La ville était de plus en plus isolée du reste du Canada.
En rétrospective, toutefois, on peut constater qu'en raison de sa situation géographique, de son histoire, de la langue et du commerce, Montréal possédait les cinq qualités principales que Max Wyman avait désignées, dans son œuvre intitulée The Defiant Imagination, comme des conditions essentielles au développement d'une métropole culturelle : cette ville abritait d'importantes fortunes privées. La population montréalaise affichait une grande fierté civique, stimulée en 1967, notamment, par le succès de l'Expo, l'exposition universelle qui a placé Montréal sur la scène internationale.
La ville se trouvait au cœur d'une importante transformation économique et sociale. Sa population était importante et diversifiée et, en tant que ville portuaire, la ville comptait sur une présence étrangère mobile. Une scène artistique d'avant-garde vibrante, exploitée en marge, donnait naissance à de nouvelles tendances qui ne s'intégreraient pas au courant culturel dominant avant une dizaine ou une vingtaine d'années.
Malgré ces conditions sous-jacentes favorables, il manquait encore quelque chose : un appui sérieux et durable de la part de chefs de file du domaine civique, politique et des affaires afin de renforcer la fibre urbaine.
À ce stade de l'histoire de Montréal, l'avenue la plus prometteuse reposait sur l'énergie du secteur culturel. Au cœur du Red Light, l'ancien quartier chaud de la ville, dans un bâtiment centenaire jaillissait une lueur d'espoir.
Le Monument-National, bâti en 1893, est le plus vieux théâtre de Montréal. Cet immeuble, qui accueille l'École nationale de théâtre depuis le milieu des années 1960, avait déjà servi de théâtre populaire, de centre culturel et administratif, d'université populaire et de salle d'assemblées politiques.
Durant plusieurs décennies, il a accueilli des artistes de variété francophones, anglophones et yiddish ainsi que de grandes vedettes, notamment Edith Piaf et Emma Albani. Le Monument-National a été l'un des premiers cinémas en Amérique du Nord.
Dès 1989, le gouvernement fédéral a annoncé qu'il comptait rénover l'immeuble à l'occasion du centenaire du théâtre. On a reporté ce projet et, en 1992, en tant que nouveau directeur administratif de l’École nationale de théâtre, j'ai pris part à une course effrénée contre la montre afin de terminer ce projet à temps pour les célébrations de l'anniversaire.
J'ai fait mon apprentissage en cours de route, pas seulement en matière de rénovation architecturale et patrimoniale, mais en histoire municipale et, ce qui est plus important peut-être, en politique municipale. J'ai consulté des voisins, des groupes communautaires, des dirigeants d'entreprises locales et des citoyens.
Progressivement, j'ai constaté que le Monument pouvait devenir plus qu'une installation d'enseignement. Dans le cadre d'une initiative culturelle, il avait le pouvoir de revitaliser complètement ce coin négligé de Montréal et de paver la voie vers un avenir meilleur.
Au départ, certaines petites troupes de théâtre de Montréal acceptaient mal que l'on investisse 16 millions de dollars dans une installation d'enseignement. Nous avons gagné leur appui en les y invitant; nous avons intégré leurs besoins au projet et nous avons notamment doté les lieux de représentation de billetteries et de vestiaires. De cette façon, nous avons transformé un lieu strictement réservé à l'enseignement en une installation beaucoup plus polyvalente, servant entre autres de centre culturel communautaire.
Dans le cadre de ce projet, j'ai également rencontré des représentants d'Héritage Montréal (notamment les architectes Phyllis Lambert et Dinu Bumbaru), les principaux défenseurs du patrimoine bâti de la ville, qui ont obtenu la désignation patrimoniale du Monument-National, en 1976.
J'ai été frappé par la gestion ouverte de cette organisation, qui mise efficacement sur les talents, l'énergie, les connaissances, l'influence et la détermination d'universitaires, d'urbanistes, de spécialistes de l'architecture, de représentants des médias, de propriétaires, de représentants élus et de citoyens.
Bref, la rénovation du Monument-National a été, pour tous les intervenants, une expérience d'apprentissage intense et concrète sur le pouvoir de la culture, qui nous a permis de repenser ensemble la nature de la ville.
La principale leçon de ce projet est que la collaboration est un outil politique plus efficace que la protestation; ce principe a d'ailleurs inspiré un important nouveau mouvement culturel et civique, Culture Montréal.
Cette nouvelle organisation avait un objectif simple : veiller à ce que le secteur culturel contribue à la société et à l'économie, et ainsi favoriser une participation élargie de la communauté à la culture.
Malgré tous les défis que la ville devait relever, le secteur culturel est demeuré étonnamment dynamique. La scène des festivals était en plein essor. Le Cirque du Soleil était sur le point de connaître un succès mondial. Comment pouvions-nous tirer parti de cette force?
Pendant deux ans, nous avons examiné les études menées par d'autres villes. Nous avons tracé le plan des ressources culturelles de Montréal, rue par rue, et nous nous sommes mis à la recherche d'alliés. Nous avons élaboré un vocabulaire à partager avec d'autres secteurs. Progressivement, nous avons obtenu une certaine reconnaissance, mais nous risquions de demeurer un groupe de discussion.
Il était temps d'établir une présence officielle et active sur la scène urbaine.
De 1996 à 1999, nous avons organisé de grandes réunions à thème portant sur les enjeux culturels et sociaux, et nous avons demandé aux participants de signifier concrètement leur engagement. Nous avons participé à un sommet provincial sur la création d'emplois, et nous avons créé les Journées de la Culture. Progressivement, nous avons établi une présence reconnue dans les principaux débats économiques et sociaux.
Nous visions à créer, pour les citoyens, une organisation non partisane et axée sur les idées qui serait souple et inclusive, adopterait un point de vue élargi du développement culturel de Montréal et s'engagerait dans tous les principaux enjeux urbains. Bien que l'on ait adapté le concept en cours de route, ce projet a obtenu un appui solide dès le départ.
Les réunions, cependant, étaient parfois houleuses. Certains intervenants du secteur des arts ne croyaient pas en l'idée d'une organisation non axée sur la protestation, réservée à des professionnels ou reposant sur un modèle représentatif. Toutefois, la majorité a appuyé une démarche ouverte et élargie.
Un sommet culturel d'une journée, sous le thème « La culture c'est l'affaire de tous », a attiré 400 personnes. En plus de nombreux intervenants du secteur des arts, ce sommet a accueilli des enseignants, des propriétaires de bar, des retraités, des représentants de municipalités de la région (c'était avant les fusions municipales) et des participants de tous âges et de toutes origines ethniques. Nous avons réussi à élargir la participation urbaine aux enjeux culturels.
Au cours de la séance plénière de ce sommet, nous avons présenté nos trois principaux objectifs :
- l'accès à la culture pour tous les Montréalais;
- une voix pour promouvoir la culture dans chacun des aspects du développement urbain;
- l'identification de Montréal à titre de métropole culturelle internationale.
Les participants au sommet ont voté en très grande majorité en faveur de l'établissement officiel de Culture Montréal, et l'on a confirmé son statut juridique d'organisme sans but lucratif en février 2002.
Sans se limiter à des intérêts particuliers, Culture Montréal fait la promotion du concept selon lequel une ville se préoccupe de la culture en tant que source d'information en milieu urbain et dimension importante de la citoyenneté et du développement.
Cette position lui permet de jouer le rôle de catalyseur. Plus qu'une simple tribune réservée aux débats, Culture Montréal assure un soutien structurel souple dans le cadre d'initiatives civiques collectives, et une coordination de l'image de marque culturelle.
Quels que soient les obstacles qui se dressent sur notre chemin – et dans notre monde moderne, les défis que les personnes et les sociétés doivent relever sont nombreux et importants – la culture joue un rôle dans notre survie.
Les arts et la culture sont des vecteurs de la civilisation, des sentiers qui nous permettent d'exprimer et de communiquer non seulement nos émotions et nos rêves, mais la réalité sous-jacente de notre mode de vie.
Les arts offrent un pouvoir transformationnel aux personnes et aux sociétés. Aujourd'hui, le secteur culturel joue un rôle important sur le plan économique et social, particulièrement à l'échelle municipale et régionale. Dans l'intérêt de tous les citoyens, les gouvernements et les organismes de réglementation et de financement doivent reconnaître et renforcer ce rôle.
La participation culturelle maintient l'harmonie dans nos villes malgré les écarts économiques, sociaux, linguistiques et culturels. En investissant dans l’art public, les loisirs, les activités culturelles et l'enseignement des arts, nous renforçons la capacité inventive, la liberté de pensée et la santé mentale de nos citoyens.
J'espère que l'expérience de Culture Montréal, avec ses réussites et ses échecs, stimulera la participation du public dans les arts au sein d'autres communautés dans l'ensemble du pays. Il n'existe aucune solution prédéterminée, mais dans toute communauté, grande ou petite, il y a matière à débat et une action concertée est nécessaire.
Les délibérations de la présente conférence font partie intégrante de ce processus. Merci.