Les voix intérieures de Paradise Institute : un entretien avec Janet Cardiff, lauréate de la Biennale de Venise

À la Biennale de Venise de 2001, les artistes canadiens Janet Cardiff et George Bures Miller ont reçu le Prix spécial du jury pour The Paradise Institute, une installation multimédia par laquelle sons et images estompent les frontières entre l’œuvre et son observateur. L’investissement du Conseil des arts du Canada à cette biennale, la plus prestigieuse au monde, a été de 174 000 $.
Q : Décrivez-nous Paradise Institute.
Cardiff : Pour reconstituer l’expérience de Paradise Institute, il faut s’imaginer parmi un groupe de 17 personnes, escortées au cœur d’une grande structure en bois. À l’intérieur, les spectateurs prennent place dans ce qui semble être un balcon surplombant la maquette d’une salle de cinéma. Nous avons voulu que les spectateurs aient réellement l’impression d’être assis au balcon d’une vieille et vaste salle de cinéma. […] Bref, vous entrez, prenez place et coiffez le casque d’écoute attaché à votre siège. Au début, l’écran est noir et vous êtes entouré des sons tridimensionnels qu’émettent vos écouteurs, sons qui semblent provenir des gens autour de vous. Ensuite, vous entendez des bruits de pas et une femme qui chante, sans jamais avoir la certitude que ces sons proviennent du théâtre où vous êtes ou qu’ils font partie de la bande audio. Puis une image apparaît à l’écran, et des voix hors champ vous donnent l’impression que vous êtes dans une très grande salle de cinéma. Les images continuent de défiler à l’écran et montrent une scène dans laquelle quelqu’un se fait tirer. Au cours de cette scène, une femme surgit (sur la bande audio), s’assoit derrière vous, vous offre du pop-corn et se met à parler de différentes choses au sujet du film. Le son et l’image s’entremêlent, et vous n’arrivez plus à distinguer ce qui provient du film, du balcon ou de la « réalité ».
Nous avons obtenu cette variété de sons en diffusant la bande audio de sons recueillis dans la salle d’un grand cinéma, et en enregistrant la diffusion de cette bande avec un casque biauriculaire. Ainsi, lorsque vous portez votre casque d’écoute, vous avez vraiment l’impression que la bande-son est diffusée par les haut-parleurs d’une grande salle de cinéma. […]
C’est un genre de film type, car vous avez des scènes iconiques qui vous interpellent, qui vous sont cinématographiquement familières. […] Un détail qu’il faut que je mentionne, c’est que, à la toute fin, le vilain sort de l’écran, monte au balcon et s’assoit à vos côtés. C’était une chose ludique à faire, mais cela en a surpris plus d’un.
Q : Vous vous consacrez désormais à plein temps à votre art. Peut-on donc penser que vous travaillerez plus souvent sur la scène internationale?
Cardiff : Travailler sur la scène internationale est très important parce que, à certains égards, c’est difficile d’évoluer au Canada, car le monde artistique y est plutôt insulaire. Un artiste peut connaître une brillante carrière au Canada, mais demeurer un parfait inconnu pour le reste du monde. Vous avez donc souvent le sentiment d’aller nulle part. Cela ne signifie pas que le monde artistique canadien n’est pas important, mais si l’on envisage une carrière avec en tête l’histoire de l’art, les collections et l’idée de se tailler une place dans le monde artistique contemporain qui passera à l’Histoire, alors exposer sur la scène internationale est vraiment ce qui compte. De plus, les occasions d’évoluer sont plus nombreuses sur la scène internationale qu’au Canada.
Q : Est-ce donc dire que l’artiste envisage toujours de marquer la scène internationale?
Cardiff : C’est très difficile de percer pour un artiste canadien, sauf s’il crée un type d’art qui n’existe pas ailleurs. Le caractère unique est essentiel pour percer sur la scène internationale. Si vous n’avez pas une touche singulière, les conservateurs choisiront un artiste américain ou européen, parce que ces artistes font partie d’un marché plus accessible. Au fil des ans, l’appui du Conseil des arts et celui des galeries d’art parallèles, qui constituent des espaces idéaux pour établir solidement un mode de travail personnel, m’ont grandement aidée. J’ai donc pu créer une forme d’art unique que personne d’autre n’avait imaginée avant moi. Ainsi, quand j’ai commencé à exposer mes œuvres sur la scène internationale, les gens disaient : « Comment diable se fait-il que nous n’ayons jamais entendu parler de vous, votre œuvre démontre une indéniable maturité. » […] Si vous n’exposez qu’au Canada, la plupart des conservateurs internationaux ne voient pas vos œuvres. En d’autres termes, le solide appui du Canada m’a fortement aidée à acquérir une certaine maturité artistique et à tisser des liens avec des conservateurs canadiens qui ont des entrées sur la scène internationale.
Q : Que peut-on faire au Canada pour donner au monde des arts toute l’ouverture dont il a besoin?
Cardiff : Même si je pense que les subventions et les autres formes d’aide substantielles sont importantes, je crois qu’il serait profitable d’investir des fonds dans des résidences pour des artistes et des conservateurs jeunes et prometteurs, par exemple, dans des villes comme Berlin ou, encore, Londres et New York. […] Établir des liens, voilà ce qui est vraiment important, et ce, tout particulièrement pour les conservateurs. Les conservateurs qui voyagent, qui saisissent l’étendue du monde des arts et qui établissent de solides liens jouent un rôle déterminant auprès des artistes canadiens. Il s’agit là d’un aspect de la réalité artistique qui est vraiment négligé. […] Inversement, attirer ici des conservateurs de calibre international est aussi extrêmement important pour les artistes canadiens.
À l’automne 2001, Janet Cardiff a participé à cette entrevue menée par François Lachapelle, chef du Service des arts visuels du Conseil des arts du Canada.